Carnet de Route n°1

Carnet de Route N°1 – Page 2

Retour à la Campagne d’Alsace

12 Novembre – Nous arrivons à Besançon à 5h½ du matin sans avoir pu fermer l’œil – Il pleut – nous sommes écrasés de sommeil car c’est la 5e nuit où l’on ne dort guère – à 8h½ on ns signale 2 espions allemands arrêtés et  gardés dans la gare – Ce sont 2 hommes de 35 ans – ils ont l’air abattu – Quelles étaient les réflexions de ces têtes inclinées – Ce sont les 2 premiers allemands que je vois – A 11h je dis adieu à Ginot et Laustriat – Je les embrasse comme deux frères – Hélas pourquoi sommes-nous séparés – et quand nous reverrons-nous – Les amitiés scellées devant l’ennemi seront des amitiés éternelles –

A 12h ns sommes libres et allons faire un bon dîner dans une pension  gardée par un soldat – là devant une bonne table en compagnie de bonnes vieilles bouteilles nous oublions Cadet Valignase Vallas et moi, que ce soir à 8h ns repartons cette fois définitivement pour le feu –

13 Novembre – Nous avons passé la nuit dans le train et arrivés à Epinal à 8h – Après une heure d’arrêt nous partons en train toujours vers Fraize – En route nul incident – On voit beaucoup de soldats – quelques tranchées creusées – mais on n’entend rien.

12h – En passant à St Léonard nous apercevons pour la 1ère fois des trous de bombardements dans les prés il y a de nombreux trous d’obus – et plusieurs maisons détruites de font en comble – premières ruines on est  à 25km de la ligne de feu actuelle. Lorsqu’ils bombardaient St Léonard ils étaient à 10km (ils le bombardent encore à longue portée – octobre 1915).

Tous les gens surtout les femmes font de notre train de grandes démonstrations – A St Léonard une énorme usine carrée travaille encore –

– Rencontre peu banale – je tombe sur Peyssel – brave garçon à peine guéri il était reparti au feu – Nous faisons une lettre commune à Jean –

Nous avons passé le soir dans un café – L’hôtesse charmante m’offre un lit – c’est bien certainement le dernier qui me recevra de longtemps –

14 Novembre – Nous avons passé une nuit délicieuse – Melle Madeleine la fille de notre hôtesse est une jeune fille charmante. Nous avons causé ensemble de Victor Hugo Musset etc. – Son auteur préféré est Lamartine. Je lui ai promis de revenir –

Le matin départ à 8h – Nous passons par le col des Journaux et arrivons à la Croix aux Mines à 10h. La pluie nous inonde – Nous avons passé à l’endroit où il y a 3 semaines la bataille fut acharnée – On rencontre des tombes partout – Sur l’une d’entre elles on lit –

ici reposent 15 soldats du 2e génie

ici reposent 10 soldats du 22 chassepot2.

à côté une tombe où il y a 43 allemands

On voit des éclats d’obus des fusées – des cartouches des trous d’obus de tous les côtés – Dans la forêt il y a des centaines de sapins écroulés, coupés nets par les obus – Sur la route nous ne trouvons que des maisons en ruines incendiées – Il ne reste que des murs.

En arrivant à La Croix je parle au capitaine qui me prend comme secrétaire. Nous couchons 15 dans une toute petite pièce remplie de paille.

– Le soir j’ai monté mon fourbi dans le bureau où je vais coucher – j’en suis bien heureux mais je vais faire des jaloux –

L’impression des tombes aperçues au col des Journaux me poursuit – Des mains amies avaient mis le matin même des fleurs fraîches sur la tombe renfermant 25 soldats – tout autour il y avait de petites tombes marquées simplement d’une croix en branchages – pauvres petits camarades qui êtes obscurément tombés au champ d’honneur – dormez en paix.

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Retour à la Campagne d’Alsace

10 Novembre

Je pars – quelques regards en arrière –

Vendredi 31 juillet – La situation se tend selon les journaux la guerre est inévitable.

Samedi 1er août – Journée historique – Mobilisation – les femmes pleurent partout – à 5h place de la comédie Herriot harangue – Délire dans la foule – Quel frisson – je passe la soirée avec Givon. La victoire suivant tous est certaine.

Mois d’août – Départ de tous mes chers beaux frères. La grande occupation de Lyon c’est de lire les nouvelles – Je passe tous les jours en compagnie de Jean. On parle de l’envahissement mais tous les gens savent que ça ne durera pas.

6-7bre – Départ à la caserne – Les 1ers jours sont pénibles on est mal logés – Enfin je fais partie du peloton et je me crée quelques amis – Cadet Ginot L’austria.  Je retrouve Mérie – Je loue une petite chambre – soirée bien gentille.

Mois de Sept. – Victoire de la Marne – les Prussiens reculent.

3 Novembre – Mes parents viennent avec Lucie – Quand les reverrai-je ? Nous dînons cher Mme Mochot.

8 novembre – J’apprends que je suis du 1er convoi – Je suis très calme.

10 novembre – C’est fait je pars. Maurel qui pleurait parce qu’il ne partait pas m’a fait pleurer. J’écris à mes amis – Les heures sont comptées – on nous habille. Je vois M. Petiot – je vais à la 42e et emporte des souvenirs pour mon capitaine – La gaieté folle de mes camarades me fait mal au cœur – J’ai besoin de toute ma tête ; c’est grave ce que je  fais – Nous partons à 3h clairons sonnants, les femmes nous voyant si jeunes ont l’air tristes – nous avons des fleurs et j’ai envie de pleurer – J’ai trop vécu pour me griser et je réfléchis trop – et que le sac est lourd – avec les vivres que nous emportons il écrase – En passant je vois Mme Mochot – J’ai envie de l’embrasser. Elle téléphone à Lucie – et je verrai peut-être mes parents.

Maintenant nous sommes dans le train en route pour Lyon puis pour Ste Marie aux Mines  je crois – Une femme m’a donné une médaille à la gare –  Que Dieu m’aide.

11 Novembre – Jour de joie. Nous avons été cantonnés place Jean Macé – J’ai trouvé à la gare de la Guillotière Lucie Antoinette1 et Rirette et papa – Ô quelle joie – Après avoir posé le sac j’ai été libre et suis allé coucher à la maison – J’ai vu Maman – J’ai bien dormi le cœur léger – J’ai vu le matin P. Dupeuble  Mme Pillion et Eugène Moulin et M Mottet – Louis Moulin a disparu – des deuils encore. Cette journée a été pour moi inoubliable comment n’ai-je pas pleuré. Le soir à 2h il a fallu quitter la maison – Ma pauvre mère a bien pleuré et moi j’ai ressenti tellement d’impressions que je ne puis tout exprimer – J’ai vu un M. Hein qui a ses 2 fils aux 1ers il m’a embrassé dans la rue –

A 2h½ accompagné de père Lucie et Elie je rentre au cantonnement – C’est l’heure du départ – P. Cadet Ginot Laustriat sont avec moi – Nous ns embrassons tous – C’est fini on met le sac, dernier baiser à père Lucie et Elie qui m’apporte des cigares – On monte en wagons – Haut les cœurs – à 5h on part –

– L’impression snob de la journée a été la course en ville avec Ginot Cadet et Laustriat dans l’auto de Ginot.

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